DESTIN DU POLYPTYQUE
Cathédrale de Lisbonne
La « thèse vincentienne » et, en un sens, la « thèse officielle » associent, en les confondant, le Polyptyque avec le Retable de Saint Vincent qui se dressait sur l’autel éponyme dans le chœur de la Cathédrale de Lisbonne entre 1462 et 1690. À cette fin, elles s’appuient sur des sources documentaires censées se rapporter aux deux ensembles de peintures, alors qu’en réalité celles-ci renvoient exclusivement au Retable de la Cathédrale (et, de surcroît, comme l’a démontré Alfredo Leal, le polyptyque ne s’adaptait pas à l’autel de Saint Vincent).
Ainsi, elles soutiennent que le Polyptyque faisait partie du Retable, dont il fut retiré (vers 1600) puis (en 1742) envoyé au Palais de la Mitre à Marvila, avant d’être ultérieurement transféré au Monastère de Saint Vincent, où il se trouvait à la fin du XIXe siècle.
Outre qu’elle ne parvient pas à apporter de preuve irréfutable que le Polyptyque ait toujours fait partie du Retable, elle laisse inexpliquée la manière dont il contribue au sens d’ensemble de la thèse vincentienne, puisqu’aucune peinture ni sculpture connue ne représente Saint Vincent d’une manière semblable au « Saint » du Polyptyque.
En somme : le Polyptyque ne peut ni ne doit être confondu avec le Retable de Saint Vincent, nonobstant le fait qu’il puisse être documentairement prouvé qu’il fut temporairement exposé auprès dudit Retable, dans le chœur de la Cathédrale de Lisbonne, d’où il fut retiré par suite des normes promulguées par le Concile de Trente (1545-1563) concernant la nature et la configuration des images admises dans les lieux de culte.
Les témoignages connus les plus anciens susceptibles d’attester sa présence auprès de l’autel de Saint Vincent furent consignés dans un bref ouvrage d’Artur da Motta Alves en 1936 :
« O Príncipe D. Afonso seu filho, que caiu do cavalo, está retratado na capela-mor da Sé na dita capela, entrando por ela à mão esquerda do altar em cima, no alto, uma sepultura dourada onde diziam estar o corpo de S. Vicente e, em baixo, ao pé dela estavam dois painéis em que estava pintado S. Vicente em figura de moço de 17 anos em cada retábulo e painel, que estavam juntos um do outro, e a figura de S. Vicente estava virada uma para outra de maneira que mostrava a si cada parte do rosto em figura deste S. Vicente está retratado o Príncipe Dom Afonso – um rosto muito fermoso de moço, e ele, e outras muitas figuras de homens que nos ditos painéis estavam, que eram Senhores e fidalgos daquele tempo que se mandaram retratar com o príncipe Dom Afonso e tinham nas cabeças umas caraminholas muito altas de veludo, uma de vermelho, outras de verde e de cores que parece que eram os barretes daquele tempo, há muito que não vi isto, disseram-me há poucos dias que não estavam já aí estes painéis, dirão os cónegos onde estão também me disseram que estava este príncipe retratado em S. Bento, em figura de S. Sebastião no pé de um retábulo nunca o vi, os da Sé retratou o Mota que foi o que pintou El-Rei D. João pai deste príncipe ».
À cela s’ajoute un avis souscrit, en cette occasion, par Pereira Pestana, qui constitue un autre témoignage pertinent, faisant clairement allusion à certains des panneaux du Polyptyque et permettant également de délimiter la période durant laquelle il fut exposé auprès du Retable de Saint Vincent :
« E, porém, senhor entrando na capela mor da Sé de Lisboa olhe vossa alteza aquelas sepulturas dos Reis vossos Avós e nelas vera quanto melhor parecem os que não estão vestidos de arminhos pois todos e tudo ali vai parar nas [sic] toco a redenção dos cativos assim de Portugal como de Castela o que muito se deve olhar. […].
E porque vossa alteza mais me não culpe lhe torno a lembrar e pedir por mercê que este dia de São Vicente que ora vem vá ouvir missa à Sé por ver aqueles famosos reis armados tão formosos e gentis homens os quais todos estão no paraíso e tanto desairosos e descontentes estão os de arminhos que de ali parecerem mal se não deve de fazer nas festas deles nem as sumptuosas sepulturas nas pedras esculpidas bem lavradas em que se esmeram e louvam as mãos dos pedreiros mas as grandes e honradas crónicas devem de ser seus sepulcros se aqui falar algumas ignorâncias o que creio não serão e se forem doudices do que me eu não descontento vossa alteza de atrevimento a que peço por mercê que as perdoe como grande porque mais imprima na sua lembrança com este antigo e verdadeiro provérbio o que quer nenhuma cousa lhe é difícil ».
Le témoignage de Pereira Pestana est sans équivoque : à l’époque à laquelle il se réfère, quatre peintures apparurent dans le chœur de la Cathédrale de Lisbonne, du côté de l’Évangile, auprès des tombeaux du roi Afonso IV et de la reine Brites : les panneaux que nous connaissons aujourd’hui comme ceux des Moines et des Chevaliers ; et du côté de l’Épître, auprès de l’autel de Saint Vincent, ceux de l’Infant et de l’Archevêque. On déduit de son insistance à mettre en valeur ces panneaux qu’ils étaient non seulement une nouveauté en ce lieu, mais aussi, en même temps, dignes d’être admirés.
Il convient de rappeler que les images, placées auprès des tombeaux du roi Afonso IV et de son épouse la reine Brites et mentionnées par Pereira Pestana, ne peuvent être confondues avec les sculptures qui ornaient ces sépultures car, selon la description de D. Rodrigo da Cunha (História Eclesiástica da Igreja de Lisboa, 1642), le tombeau du roi Afonso IV ne portait sculptées sur ses faces que des scènes du martyre de Saint Vincent.
En somme : le séjour du Polyptyque auprès du Retable de Saint Vincent se limita ainsi à quelque trente-neuf années seulement (1531-1570). Désormais, aucun document ne ferait plus mention du Polyptyque, qui ne serait observé à nouveau qu’en 1882, lors de sa redécouverte au monastère de São Vicente de Fora.
Chœur de l’église des Chevaliers de la Tour et de l’Épée – Marquis de Jácome Correia (1926)
Couvent des Lóios, ou de Saint Jean l’Évangéliste, de Xabregas – Henrique Loureiro (1927)
Chapelle du Fondateur de Batalha – Almada Negreiros
La thèse qu’Almada Negreiros diffusa dans les années 1950, à la suite des études qu’il avait jusqu’alors entreprises, soutenait que l’ensemble de l’œuvre attribuée à Nuno Gonçalves provenait d’un unique retable composé de 15 panneaux, conçu pour la Chapelle du Fondateur du Monastère de Batalha.
Almada n’assista plus à l’effondrement de sa thèse, lorsque les analyses dendrochronologiques effectuées sur l’Ecce Homo, panneau central du retable tel qu’il le concevait, démontrèrent qu’il avait été peint environ un siècle après le Polyptyque.
Chapelle Royale de Saint Michel du Palais de l’Alcáçova de Lisbonne (2 triptyques) – Clemente Baeta (2012)
Palácio dos Estaus ? – Clemente Baeta (2022)