MELCHISÉDEK
La plus mystérieuse de toutes les figures de l'Écriture Sainte, mentionnée seulement trois fois dans la Bible canonique.
Paradigme du Messie, il est le dispensateur exclusif de l'authentique initiation spirituelle, conformément à l'enseignement du Psaume CIX : « Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédek ».
L'épisode de l'Ancien Testament qui préfigure le mieux l'institution de l'Eucharistie est celui qui survient lorsque le « père de tous les croyants », Abram, après avoir mis en déroute les rois de Mésopotamie et de retour sur ses propres terres, reçut la visite de Melchisédek, qui lui offrit une oblation de pain et de vin, ainsi qu'il est rapporté dans la Genèse, XIV, 17-20 :
« Lorsque Abram revint victorieux de Kedorlaomer et des rois alliés avec lui, le roi de Sodome sortit à sa rencontre dans la vallée de Shavé, c'est-à-dire la Vallée du Roi. Et Melchisédek, roi de Salem, apporta du pain et du vin, car il était prêtre du Dieu Très-Haut, et il bénit Abram en disant : “Béni soit Abram par le Dieu Très-Haut qui créa le ciel et la terre ! Béni soit le Dieu Très-Haut qui livra tes ennemis entre tes mains !”. Et Abram lui donna la dîme de tout. »
C'est à saint Paul, dans l'Épître aux Hébreux, VII, 1-3, que l'on doit l'établissement de la corrélation directe entre la rencontre d'Abram et de Melchisédek et la Nouvelle Alliance instituée par Jésus-Christ, soulignant la supériorité du Rédempteur sur les prêtres lévitiques :
« […] ce Melchisédek, roi de Salem, prêtre du Dieu Très-Haut, qui alla au-devant d'Abraham comme il revenait du carnage des rois et qui le bénit, à qui Abraham donna la dîme de toutes choses, dont le nom signifie d'abord roi de justice puis roi de Salem, c'est-à-dire roi de paix, sans père, sans mère, sans généalogie, n'ayant ni commencement de jours ni fin de vie, mais rendu semblable au Fils de Dieu, demeure prêtre pour l'éternité. »
Plus loin, il justifie la révocation complète de la Loi mosaïque et son remplacement par celle de l'Évangile du Fils (4-19) :
« Considérez donc combien était grand cet homme, à qui Abraham le Patriarche lui-même donna la dîme du butin. Or les fils de Lévi, appelés au sacerdoce, doivent, selon la Loi, lever la dîme sur le peuple, c'est-à-dire sur leurs frères, bien que ceux-ci soient des descendants d'Abraham. Mais lui, n'étant pas de leur lignée, reçut les dîmes d'Abraham et bénit le détenteur des promesses. Or, sans aucune contradiction, c'est l'inférieur qui est béni par le supérieur. Et ici ce sont des hommes mortels qui reçoivent les dîmes ; mais là c'est quelqu'un dont il est attesté qu'il vit et, pour ainsi dire, à travers Abraham […]. Or, si la perfection était venue par le sacerdoce lévitique – car c'est sous lui que le peuple reçut la Loi – quel besoin y aurait-il encore qu'un autre sacerdoce surgît à la manière de Melchisédek, et ne fût pas appelé “à la manière d'Aaron” ? En effet, le sacerdoce étant changé, il s'opère nécessairement aussi un changement de Loi. Or, Celui dont ces choses sont dites appartient à une autre tribu, dont nul jamais ne servit à l'autel. Car il est bien connu que Notre Seigneur est issu de Juda, tribu dont Moïse ne dit rien du tout lorsqu'il parlait des prêtres.
Et cela est encore bien plus clair si, à la ressemblance de Melchisédek, surgit un autre prêtre qui n'est pas établi selon une règle de précepte charnel, mais selon une puissance de vie indissoluble. Car il y a ce témoignage : Tu es prêtre pour l'éternité, à la manière de Melchisédek. D'une part, donc, l'ancien précepte charnel fut annulé en raison de sa faiblesse et de son inutilité, car la Loi n'amena rien à la perfection ; d'autre part, fut introduite une espérance nouvelle et plus parfaite, par laquelle nous nous approchons de Dieu. »
En règle générale, l'iconographie représentait le moment où Abram recevait, en guise d'authentique investiture, la bénédiction ou communication d'une influence spirituelle (le pain et le calice offerts par Melchisédek), un genou à terre, à la manière des figures royales médiévales.
Melchisédek, quant à lui, prototype du Messie, est habituellement présenté comme summus sacerdos, conformément aux épithètes de « Roi de Justice » et « Roi de Paix », vêtu d'un habit qui conjugue des ornements chrétiens (la dalmatique) à des vêtements sacerdotaux orientalisants (le capuchon et la tunique descendant jusqu'au sol), ainsi qu'une insigne royale (la couronne ceignant sa cuculle).
La pertinence du thème fut notable au Portugal, peut-être en vertu de la renommée du Prêtre Jean, le prince chrétien des confins de l'Asie, qu'il ne faut pas confondre avec le négus d'Abyssinie, lui aussi à la fois Empereur et Pontife, dans le Royaume duquel on disait qu'existait l'Arbre Sec, qui avait poussé d'un rejeton de l'Arbre de la Connaissance, c'est-à-dire de l'Arbre Central du Paradis Terrestre.
Au seizième siècle, l'intérêt pour le thème demeura vivace parmi les Franciscains et les profès de l'Ordre du Christ, ainsi qu'on peut le déduire des panneaux figurant la scène de la Rencontre d'Abram et de Melchisédek provenant d'églises relevant de leur juridiction. À Saint-Jean-Baptiste de Tomar se conserve celui d'entre ces panneaux qui synthétise sans équivoque le sens ultime de la mission dont le Portugal, l'Enseigne de la Foi aux yeux du perspicace Gil Vicente, se trouva investi pour avoir protégé l'Ordre du Temple, qui, sous sa forme originelle, avait été rendu incapable d'honorer l'engagement contracté au moment de sa constitution :
1) S'employer à offrir de nouveaux mondes au Monde, favorisant le contact entre ses divers peuples afin que, en encourageant le métissage racial, la substance vitale en chaque être en vînt à constituer le support d'un biotype renouvelé de l'humanité ;

Rencontre d'Abram et de Melchisédek
Panneau de Gregório Lopes, appartenant au retable démantelé du chœur de l'église
de Saint-Jean-Baptiste de Tomar. À l'arrière-plan, à demi cachées par l'énigmatique
Melchisédek, Roi de Salem et Prêtre du Très-Haut, se laissent entrevoir les figures incarnant les trois grandes confessions du Livre : un Juif, un Chrétien et un Musulman. Ainsi proclamée, la mission œcuménique que l'Ordre du Christ hérita du Temple devient indiscutable.
2) Entreprendre l'unification de toutes les croyances en une religion sans croyances, qui porterait le nom de Cinquième Empire.
Dans le Polyptyque, Melchisédek, revêtu d'une dalmatique, se présente sous les deux facettes de Prêtre (à droite du tableau, à gauche de l'observateur) et de Roi (à gauche du tableau, à droite de l'observateur), présidant une assemblée de Portugais et de Bourguignons qui prennent part à une Messe de Pentecôte, dont Il est le célébrant, dans l'attente de l'avènement de la Nouvelle Alliance que doit instituer le Paraclet (Saint-Esprit), avant la consommation des Siècles.
Le caractère mystérique de l'événement est manifeste, événement que des générations successives d'historiens de l'art et d'érudits ne parvinrent jamais à expliquer de manière convaincante, toujours préoccupés de banales identifications littéralement historiques et chronologiques.
Un tel événement est marqué par l'épiphanie du Consolateur Lui-même, qui devient visible, descendant en chair (comme, avant lui, le fit le Christ), et réduisant l'Archevêque mitré (au visage sévère et autoritaire) et le reste du clergé catholique de son Chapitre, confiné du côté du Pouvoir Temporel (!), à nulle autre fonction que celle de simples spectateurs passifs, l'Âge du Fils ayant achevé son cours.
Il y a 11 figures à l'arrière-plan de chacun des panneaux centraux, ce qui fait un total de 22 (soit autant que les lettres de l'alphabet hébraïque et les voies vers l'Absolu).
Devant elles, l'Envoyé de Dieu (Celui qui doit venir et qui a existé de toute éternité), c'est-à-dire le 515, le « Saint » entouré de 5 figures (disposées symétriquement : 3-1-2, à droite ; 2-1-3, à gauche), dérobe l'action principale à presque tous ceux qui sont rassemblés là, comme si ce qu'ils célèbrent et le Messager Lui-même étaient destinés à n'être observés que par les spectateurs extérieurs à la scène et par ceux qui, y prenant effectivement part, étaient doués d'une vision intérieure et intemporelle, capable d'accéder au mundus imaginalis, dont surgira, miraculeusement, la Nouvelle Jérusalem.