Panneau 14

LE ROI AFONSO V

Astrologue, musicien, alchimiste, initié à la Kabbale, peut-être de la main d'Isaac Abravanel, son conseiller infaillible, trésorier royal et Grand Rabbin du Portugal, le roi Afonso V s'adonna également à l'exégèse biblique et, surtout, au calcul des chronologies et à l'épilogistique, ainsi qu'on peut le déduire du passage suivant d'une lettre (1503) de Christophe Colomb aux Rois Catholiques :

« Saint Augustin nous enseigne que le monde prendra fin en l'an 7090 de la création ; et telle est aussi l'opinion des saints théologiens et du cardinal Pierre d'Ailly […]. Puisque, selon le calcul du roi Afonso de Portugal, 6845 années se sont déjà écoulées, il reste peu de temps avant la fin du monde ».

Pourtant, plusieurs décennies avant Colomb, dans une lettre envoyée de Vila Viçosa le 19 octobre 1468, le 3e duc de Bragance, Dom Fernando, avait déjà fait allusion aux préoccupations millénaristes du monarque, magistralement résumées dans le Polyptyque attribué à Nuno Gonçalves [MNAA], lui prophétisant :

« [...]. Si Dieu l'a ainsi ordonné, vous aurez non seulement le royaume de Castille, mais vous conquerrez celui de Grenade et retirerez l'épée de Fez, et avec elle vous conquerrez le monde entier, et vous ne devez faillir ni à l'un ni à l'autre ».

Afonso V de Portugal ne parvint jamais à s'emparer de Fez ni à retirer l'épée de la tour dans laquelle on disait qu'elle était enchâssée.

Néanmoins, pour commémorer la conquête de Tanger, rendue après la conquête d'Asilah le 24 août 1471, il créa l'Ordre de l'Épée, qui devait être réservé à vingt-sept chevaliers seulement, nombre correspondant à l'âge du monarque au moment de la conquête de la ville de Ksar Es-Srhir (Alcácer Ceguer).

En effet, les origines mythiques de cet ordre militaire portugais remontent au récit fabuleux d'une tour à demi ruinée qui se dressait en Afrique du Nord, où une épée était logée dans l'une de ses pierres. Quiconque parviendrait à la retirer conquerrait toute l'Afrique et recouvrerait Jérusalem.

Le récit de l'institution de l'Ordre de l'Épée, à une date qui ne fait pas l'unanimité, attesté par l'auteur du XVIe siècle — qui ajoute que le roi Afonso V (1432-1481) avait chargé Gomes Eanes de Zurara de relater les événements de la conquête de Fez, ville capitale de l'île de l'Occident (Djezire-al-Magreb), à l'épicentre de la décision royale (faits absents de toutes les œuvres dudit chroniqueur) — devait être accepté sans la moindre hésitation par des érudits renommés, convaincus (ou conscients ?) que l'atmosphère légendaire entourant l'Ordre de l'Épée avait été bâtie sur un fondement mythique, commun à la Matière de Bretagne, si chère au monarque qui l'institua.

Nonobstant, une chronique anonyme et contemporaine affirmait qu'Afonso V devait accomplir les prophéties de saint Isidore, en l'an 1475, entrant comme le Caché (titre qui lui fut appliqué pour la première fois, avant les Germanías et avant le roi Sébastien !) en Castille monté sur un cheval de bois, afin d'établir un règne d'ordre et de vertu :

« Lorsque l'heure fut venue et que les prophéties des malheurs de l'Espagne s'accomplissaient, le roi Dom Afonso de Portugal entra dans les Royaumes de Castille par La Codosera, et afin que le peuple eût des raisons de croire qu'il était le Caché — selon une prophétie attribuée à saint Isidore qui était alors publiée, que le Caché devait entrer en Castille sur un cheval de bois — ce roi, feignant d'arriver malade, ou l'étant peut-être véritablement, entra porté sur une litière, prenant grand soin que, aux yeux du peuple, les cérémonies se conformassent le plus possible aux prophéties ; et comme le peuple castillan, accoutumé à une liberté tyrannique, répugnait à se voir gouverné par quelque roi que ce fût, aux innocents qui n'avaient nulle connaissance de ces prophéties cachées on faisait croire que, par les signes qui étaient apparus, ce roi Dom Afonso était le Caché, exaltant fort ses vertus et sa grandeur, et le louant de maintes excellentes qualités qu'il possédait en vérité ».

Ainsi, les Tapisseries de Pastrana célèbrent peut-être bien la clôture du premier cycle d'existence de l'Ordre de l'Épée, inauguré par la frappe d'une monnaie appelée l'Espadim.

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La Conquête d'Asilah par le roi Afonso V, dans un détail des Tapisseries de Pastrana

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L'Espadim, monnaie de billon (alliage pauvre en argent), frappée par le roi Afonso V (v. 1458-1460) pour commémorer l'institution de l'Ordre de l'Épée, en remplacement du real blanc.

À l'avers, elle porte la légende : Aivtorum Nostrum in no[mine] = Notre secours au nom [de Dieu] ; au revers : Affonsus Dei Gracia Regi et l'Épée de Fez

à l'intérieur du quadrilobe

Le corps de la Devise du roi Afonso V consistait en une Roue de moulin éparpillant des gouttelettes, accompagnée, dont l'âme ou devise était les mots La Mais ou Alá Mais.

La devise en question était, peut-être, une réminiscence du cri des pèlerins médiévaux vers la Terre Sainte : Oitrée ou Outrée, signifiant En avant ! Plus loin encore !, applicable au projet de croisade de l'Africain dans l'Algarve d'outre-mer qui, faut-il le rappeler, était un titre introduit par le roi Afonso V.

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Clé de voûte de São Francisco de Beja, la Chronique du roi Afonso V de Rui de Pina [ANTT] et le Couvent de Varatojo

Les chroniqueurs rapportent qu'après la mort de son cousin Charles le Téméraire à la bataille de Nancy (5 janvier 1477), Afonso V, découragé et désabusé, ayant pris en aversion "les choses du monde", avait l'intention de se rendre à Jérusalem, en accomplissement d'un ancien vœu.

Contrarié dans son dessein, par suite d'interférences familiales, il résolut de « se faire moine », après avoir convoqué les Cortes au cours desquelles il ferait sa solennelle abdication en faveur du roi João II.

Il choisit à cet effet le couvent franciscain de Varatojo (près de Torres Vedras), qu'il avait fondé en accomplissement d'un vœu fait à saint Antoine afin d'obtenir son aide pour les conquêtes maghrébines auxquelles il s'était engagé.

Il s'y était réservé une modeste chambre communiquant avec le chœur, du côté Sud, dépendance dans laquelle s'ouvre une fenêtre d'angle, arborant les armes du Royaume (peut-être déjà du XVIe siècle), qui donne sur le parvis de la Porterie.

Durant les périodes où il y séjournait, il allait vêtu de la mozette des donnés, priait au chœur avec les frères, entendant la messe depuis une tribune qu'il avait fait faire pour lui-même, et mangeait avec la communauté dans leur réfectoire, « car il ne fut plus jamais joyeux et alla toujours retiré, songeur et pensif, davantage comme un homme qui avait pris en aversion les choses du monde que comme un roi qui les estimait ».

Contribua également de manière significative à cet état d'esprit la désapprobation pontificale de son mariage avec sa nièce Dona Joana (1462-1530), fille et héritière universelle d'Henri IV de Castille et León, ainsi que l'exil à Madère de Dom Gonçalo Afonso de Avis de Trastâmara Fernandes (1476?-1539), fils de tous deux, comme le stipulait le Traité d'Alcáçovas (1479).

Dans le Polyptyque, il est l'un des deux personnages qui s'agenouille sur un seul genou (attitude exclusivement réservée aux personnes royales).

Le dessin sous-jacent (rectifié par la suite) le montre agenouillé sur les deux genoux, tenant un document (parchemin ?) dans la main gauche, peut-être le registre du pacte conclu avec Charles le Téméraire.

Sur le bonnet d'Afonso V se laissent entrevoir des symboles qui ne conviennent qu'à lui seul : des fils d'or (prestige et richesse) qui tombent du sommet, un éléphant (monarque pacifique) et un rebord en forme de créneaux (les Murailles de Fez, dont la conquête lui aurait assuré la possession de l'épée enchâssée dans une tour et, avec elle, l'Empire Universel ?).

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Compte tenu du rôle de premier plan de l'éléphant dans le contexte médiéval, la présence ici du proboscidien renvoie à Alexandre le Grand et, par extension, aux monarques d'Avis incarnant l'empire ultime, nouveaux Seigneurs de l'Asie et du commerce avec la Perse, etc.

Symptomatiquement, dans la Chronique de l'Empereur Clarimundo, son auteur, João de Barros, associe l'éléphant au merveilleux palais de Fanimor, le mage qui prophétise l'avenir glorieux de Clarimundo et du Portugal :

« […]. Fanimor, après avoir échangé quelques paroles de grande affection avec Clarimundo, le prenant par la main, s'en alla avec toute cette compagnie le long de la côte, jusqu'à ce qu'ils parvinssent à un palais de merveilleuse facture, car de loin il semblait être un éléphant portant un château au-dessus. Et la vue ne se trompait point en cela, car ils étaient faits de cette façon, et l'entrée en était par le flanc de l'éléphant, et au-dedans il y avait de nombreux jardins, qui s'arrosaient d'un gracieux ruisseau, lequel jaillissait en eux de deux sources d'eau fort abondante. Et dans le château qu'il portait sur le dos se trouvait le palais de Fanimor ; dont nous laisserons les richesses et l'ouvrage, car on ne peut dire en peu de mots ce qui en perfection est grand. Et de sa plus haute tour toute l'île paraissait couverte de grands bois, sauf qu'elle avait trois champs à la manière de prairies, où les yeux recevaient délectation, et les habitants de la terre recueillaient le guerdon [récompense] de leurs travaux en abondance de pain, et toutes les autres semences nécessaires à la subsistance. Et ces habitants, qui en nombre seraient trois mille, vivaient en une bourgade, qui se trouvait sur le flanc de l'éléphant du côté du nord, et par une grande porte ils accédaient à l'intérieur du palais, où la plupart du temps ils allaient se reposant, car la terre était si fertile qu'avec peu de labeur des habitants elle donnait toutes les choses nécessaires, et si tempérée qu'on n'y ressentait ni chaleur ni froid, tout étant disposé en un juste milieu nécessaire à la nature humaine ».